Vu à la Comédie française La Mégère apprivoisée , de William Shakespeare
Mise en scène et lumières d’Oskaras Korsunovas.
Du 8 décembre 2007 au 31 décembre 2008. Matinées à 14h00, soirée à 20h30. Comédie-Française, Salle Richelieu, place Colette, 75001 Paris. Renseignements et Réservations au 08 25 10 16 80
Sur la pièce elle-même depuis le site Shakespeare "Online"
La Mégère apprivoisée (The Taming of the Shrew) - comédie légère écrite entre 1593-1594
Baptista annonce que Bianca ne prendra pas époux, tant que Katharina ne sera pas mariée. (Photo extraite du programme Brigitte Enguérand)
Commentaires du metteur en scène dans le programme du spectacle
"À la première lecture, l’intrigue semble machiste, et si simple que l’on peut se contenter d’y voir une guerre des sexesqui ne nous apprendrait rien,et ne nous ferait sans doute plus rire. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelleson donne si peu à entendre ce texte. Pourtant l’oeuvre de Shakespeare aborde ici la quête autonome du désir ; elle aborde l’étrange secret de l’attirance."
"Trouver le bonheur dans un monde faux "
"On peut alors comprendre l’histoire de Petruchio et de Catharina différemment. Ce qui leur arrive est une histoire
d’amour, avec autant d’obstacles au bonheur que dans Roméo et Juliette. Et c’est grâce aux moyens du théâtre que tous les problèmes sont résolus – la guerre des sexes, le caractère soi-disant acariâtre de Catharina…"
"Et le plus bel aspect de cette pièce est de montrer que l’amour – par le biais du travestissement – détruit cette hiérarchie figée, et met à mal le bal masqué social."
Sur la mise en scène
Le choix d'une certaine outrance dans la mise en scène, une fantaisie débridée et quelques fois un peu gratuite. J'ai lu aussi des critiques négatives sur les décors jugés trop lourds, les costumes qui freineraient le jeu des acteurs : l'artifice un peu pesant de la planche de bois, prison du personnage...
Mais ce qui m'a plu !
D'abord la cohérence de l'ensemble : le décor ne paraît pas lourd car, d'inspiration baroque -crâne, masques, idée de vanités, et aspects de cuirs, tanés par les voyages et les usages, objets de la vie et du théâtre, costumes, théâtre dans le théâtre, tringles des décors et des vestiaires...- il est à la fois mesuré, modéré dans l'espace qui est grand ouvert et aussi morcelé, divisé, utilisé différemment selon les tableaux et encore transformé, donné à voir sous des faces diverses, pratique comme une cabine de douche ou esthétique comme un balcon... Mouvant donc et en accord avec le texte qui se dédouble et se dédouble encore, montre des faces sur des masques sur des acteurs sur des personnes.
Les costumes sont tout autant mouvants : facettes changeantes, miroirs, hommes ou femmes... Leur poids, sensible en effet, ne paraît pas un handicap pour les acteurs qui inventent nombre de manières de jouer avec ces carcans. Carcans comme le serait un lourd costume "d'époque" mais ici montré et détourné, voire retourné et tapé à toute force sur le sol, les planches ! Car ce poids du costume justement conduit les acteurs à se mouvoir avec une énergie peu commune. Ces lourdes planches se mettent à tourner, tout à tour habit, meuble ou arme, elles prennent les formes de ce qui rapproche ou de ce qui oppose ; mais aussi elles cachent ou devenues miroir, elles montrent les corps, qui se dénudent ou qui les débordent. Et ce ballet musclé, des corps aux prises avec les planches, n'est pas un cirque vain ! Car, soit en rythme, soit à contre-temps, on se rencontre grâce aussi à ces dispositifs-là. Cela bouge beaucoup !
Peut-être trop pourrait-on penser ? Mais le texte encore... Arrivée, départ, courses, voyages, disputes, affrontements ou désir : cela se passe là, dans le mouvement qui conduit petit à petit, à coup de redites, reprises (répétition des mêmes situations avec des personnages différents, gradation des situations d'affrontement...) et autres contacts, à la rencontre finale où enfin tout s'organise, constitue un seul tableau, comme un seul être. Comme y invitait le décor surplombant, composite et d'une seule pièce aussi.
Mouvement et humour ! Humour débridé certes : il faut bien cela pour se défaire des planches et autres liens du cuir social. Fantaisie irrespectueuse ( de tout ! les puritains s'évanouissent, les féministes peuvent frémir, les puristes gémir), anachronique et iconoclaste : quand Grumio fait sauter les crêpes-gants en plastique rose ou Petruchio en chatouille un autre -gant-, quand les blousons de cuir tombent ou les crooners s'affrontent... Et pourtant ! Si l'on veut bien laisser au metteur en scène ce droit de "jouer" avec le texte- Comme cela va bien au texte, le dynamise, le rend très drôle à de très nombreux moments : on rit pendant deux heures et demie ! Un texte dont je ne suis pas du tout une spécialiste, que je n'avais vu que dans les versions cinématographique ou télévisée de Zeffirelli ou en soirée dominicale - une version des sixties de la BBC-, mais avec lequel il me semble, en simple spectatrice, que l'on peut se permettre quelques libertés pour actualiser certains effets comiques sans trahir le propos de fond ou la force des jeux du théâtre !
(Il me vient à l'esprit une comparaison qui illustrerait, peut-être l'intérêt de ces audaces : quand Daniel Besace, dans sa mise en scène de l'Ecole des femmes fait saisir Agnès par le devant de son costume par Arnolphe, ce geste très contemporain - ne déparant pas du tout une mise en scène très respectueuse du texte- est tout à fait effrayant, et donne à voir la violence du personnage avec une efficacité redoutable : est-ce un crime d'adaptation théâtrale ?) Oskaras Korsunovas va beaucoup plus loin, c'est certain. Mais il s'agit aussi d'une comédie faisant une large part à la langue verte... Ces libertés sont peut-être à discuter...
Mais ce qui ne l'est pas du tout, c'est la qualité de jeu des acteurs ! Ce ne sont pas seulement les qualités "habituelles" des comédiens de la Comédie française qui sont à l'oeuvre ici mais le spectateur est séduit, amusé et touché de voir ces comédiens "jouer", parler, se mouvoir, se donner avec une telle aisance, une telle ampleur, un dynamisme sans faille et une présence vraiment efficace, malgré les masques et leur poids, en dépit de cela ou grâce à cela. Des rencontres se font sur scène et cette activité, cette tension se communique au spectateur emporté dans cette fête. Il est difficile de mettre en valeur l'un ou l'autre acteur car c'est justement l'ensemble qui s'accorde et fait "ensemble" - ce qui n'est pas toujours le cas à la Comédie française...- mais, outre les deux rôles principaux excellents Loïc Corbery et Françoise Gillard, Christian Gonon et Jérôme Pouly sont particulièrement remarquables. Ils portent un texte qui n'a pas toujours un intérêt dramatique de premier plan avec une drôlerie et une présence de chaque instant, des qualités de grands comiques. Il est toujours très agréable au théâtre que d'être emporté dans la grande liberté du rire donné par des acteurs "vivant" pleinement l'artifice qui est en train d'exister...
Un article du périodique La Terrasse qui critique joliment ce spectacle.